mercredi 7 octobre 2026
Analyses

150 opérations d'ingérence en 2025 : que compte-t-on exactement derrière ce nombre

Le Service européen pour l'action extérieure a détecté plus de 150 opérations d'ingérence russes en 2025 : ce que ce total compte, et ce qu'il laisse dehors.

L'Observatoire16 août 20269 min de lecture

À retenir

  • Un décompte d'opérations mesure autant la capacité de détection du dispositif que l'activité de l'adversaire : c'est un plancher documenté, pas une estimation de l'ampleur du phénomène.
  • Le décret de 2021 impose quatre critères cumulatifs, ce qui exclut du total les contenus véridiques décontextualisés, les opérations étroites et les cas non rattachables à un État.
  • Dispositif, opération, vague, artefact : l'unité de compte retenue fait varier le total d'un ordre de grandeur, ce qui interdit de comparer deux décomptes d'origines différentes.
  • Une comparaison ne porte de l'information qu'au sein d'une même série : même producteur, même définition, même unité, même règle de clôture.

En 2025, le Service européen pour l'action extérieure a détecté plus de 150 opérations d'ingérence liées à la Russie, et la France arrive au deuxième rang des pays européens les plus ciblés, derrière l'Ukraine. Ces deux constats, rapportés par La Tribune, circulent désormais comme des ordres de grandeur admis. Ils sont utiles, ils ne sont pas auto-suffisants : un total d'opérations n'est pas l'inventaire de ce qui s'est produit.

C'est le produit d'une chaîne de décisions de méthode : ce qui compte comme ingérence, ce qui compte comme une opération, et le seuil à partir duquel un faisceau de publications devient une entité dénombrable. Notre propos n'est pas de contester ce total, que nous n'avons pas les moyens de reproduire faute d'accès au corpus qui le fonde, mais de documenter ce qu'il mesure et ce qu'il laisse hors champ.

La question est métrologique avant d'être politique, et elle se pose dans les mêmes termes à un service d'État, à un institut de recherche et à une direction de la sûreté exposée : deux dispositifs appliqués au même terrain, avec des définitions différentes, produisent des totaux différents sans qu'aucun n'ait commis d'erreur.

Ce que recense un décompte d'opérations, et sur quel périmètre

Le premier mot à lire dans l'énoncé rapporté par La Tribune est le verbe : ces opérations ont été détectées. Un décompte de détections mesure conjointement l'activité de l'adversaire et la capacité d'observation du dispositif. Les deux composantes ne se séparent pas après coup : à activité constante, un dispositif dont la couverture linguistique s'élargit produit un total plus élevé l'année suivante, et cette hausse se lit comme une aggravation.

Le rang de la France appelle la même prudence. Classer des cibles suppose de rattacher chaque opération à un pays, ce qui n'est pas évident pour une campagne multilingue visant plusieurs opinions publiques à la fois, ni pour celle qui attaque une institution européenne depuis un terrain national. Le rang dépend en outre de l'intensité de surveillance : un pays doté d'un service spécialisé documente davantage d'opérations qu'un pays qui n'en a pas.

Le cas français de l'été 2026 montre la difficulté. La Tribune rapporte que trois candidats déclarés ou pressentis à la présidentielle ont été visés en quelques jours, Édouard Philippe et Raphaël Glucksmann par l'opération Storm-1516, Gabriel Attal par l'opération Matriochka, avec un procédé commun : de faux contenus usurpant l'identité visuelle de médias français, amplifiés massivement sur les réseaux sociaux. Une opération, deux, trois, ou autant de vagues que de cibles ? Chaque réponse est défendable et donne un total différent.

Quatre critères cumulatifs : la définition qui borne le total

En France, le cadre de qualification est explicite. SensPo rappelle qu'un décret de 2021 définit l'ingérence numérique étrangère par quatre critères cumulatifs : l'implication d'un État ou d'une entité étrangère, une diffusion artificielle, automatisée, massive et délibérée, l'usage d'un service en ligne, et le caractère manifestement faux des allégations. Cumulatifs signifie que l'absence d'un seul critère fait sortir le cas du périmètre.

Chaque critère agit comme un filtre dont les exclusions sont prévisibles. Le caractère manifestement faux écarte les contenus véridiques mais décontextualisés et les cadrages sélectifs, qui n'affirment rien de faussement vérifiable tout en orientant fortement la lecture d'un fait réel. La diffusion massive et automatisée écarte les opérations étroites, adressées à quelques dizaines de décideurs, dont l'effet n'est pas proportionnel au volume. L'implication étatique écarte ce qui n'est pas rattachable à un commanditaire public faute de preuve.

La conséquence est mécanique : un décompte adossé à cette définition sous-estime les catégories exclues, et cette sous-estimation n'est pas un défaut à corriger, c'est la contrepartie d'un seuil défendable devant un juge ou devant un partenaire étranger. Une définition juridique fixe un seuil d'action publique, elle ne délimite pas un objet de recherche. Sans connaître la définition employée, le lecteur ne sait pas de quoi 150 est le nombre.

Choisir l'unité de compte : dispositif, opération, vague ou artefact

SensPo documente un écosystème russe composé d'ensembles nommés : Doppelgänger, Portal Kombat, Matriochka et Storm-1516. Ces noms désignent non des événements mais des dispositifs durables, dotés d'infrastructures, de modes opératoires et de répertoires narratifs qui traversent les années. Sur douze mois, un tel dispositif produit un nombre variable de vagues, chacune visant une personne, une institution ou un pays. Compter les dispositifs, les vagues ou les artefacts revient à mesurer trois grandeurs distinctes.

Unité de compteCe qu'elle agrègeEffet sur le total
DispositifInfrastructure et mode opératoire stables sur plusieurs annéesTotal très bas, stable d'une année sur l'autre
OpérationUn objectif et une cible sur une période bornéeTotal intermédiaire, sensible aux règles de fusion
VagueUn pic de diffusion coordonnée autour d'un même récitTotal élevé, dépendant du seuil de coordination
ArtefactUne pièce diffusée : faux site, montage, vidéo truquéeTotal maximal, dépendant du dédoublonnage

La règle pratique tient en trois exigences : déclarer l'unité avant de publier un volume, publier les règles de fusion et de scission, c'est-à-dire ce qui fait qu'une nouvelle cible ouvre une opération ou prolonge une opération existante, puis attribuer à chaque opération un identifiant stable, conservé d'une édition à l'autre, sans quoi aucune série n'est comparable dans le temps.

Trois décisions de méthode qui déplacent le total sans que le terrain change

La première porte sur le seuil d'attribution. Rattacher une opération à un État suppose un faisceau d'indices techniques et éditoriaux dont la force varie. Un dispositif exigeant ne compte que les cas établis au niveau de preuve requis pour une communication publique, un dispositif plus large compte aussi les cas probables. Le second produit un total plus élevé et une contestabilité plus forte. Les deux chiffres ne s'additionnent pas.

La deuxième porte sur la fenêtre d'observation et la règle de clôture. Une opération active de novembre à février se compte dans une année, dans l'autre, ou dans les deux, selon la convention retenue. Sans règle explicite, une opération longue gonfle deux totaux successifs et une réactivation après six mois de silence devient indiscernable d'une opération nouvelle.

La troisième porte sur le périmètre de collecte. Un décompte porte non sur l'ensemble des contenus diffusés, mais sur la part qu'un dispositif surveille : langues couvertes, plateformes accessibles, messageries fermées incluses ou non, archives conservées ou perdues. Deux périmètres partiellement recouvrants donnent des totaux différents et, plus gênant, des classements de pays différents. Comparer deux décomptes d'origines distinctes, c'est comparer deux instruments.

Ce que le décompte laisse hors champ

Une part de l'activité d'influence a quitté la forme de l'opération dénombrable. Sur France Culture, le chercheur Maxime Audinet décrit une influence russe recomposée après l'interdiction de RT, appuyée sur des relais locaux et des dispositifs numériques, et invite à sortir d'une lecture réduite à la seule désinformation : la manipulation algorithmique compte autant. Le 29 juillet 2026, le ministère de l'Intérieur a ordonné l'expulsion de Xenia Fedorova, ancienne directrice de RT France.

France Culture rapporte également que des États délèguent une partie de leur fonction d'influence à des entreprises de marketing numérique ou de relations publiques. Cette sous-traitance affaiblit le critère d'implication étatique : la chaîne contractuelle est privée et l'attribution devient un travail long, à l'issue incertaine. Une part de l'activité échappe ainsi au périmètre de qualification tout en produisant des effets comparables.

SensPo insiste sur une difficulté qui touche au cœur du comptage : distinguer le bruit endogène de l'ingérence étrangère, en notant que cette confusion sert elle-même les commanditaires. Un récit clivant né dans un débat national puis repris par un dispositif étranger appartient-il au total ? Le même travail rappelle que l'annulation de l'élection roumaine de décembre 2024 constitue le cas d'impact maximal observé chez un voisin européen : l'effet d'une opération n'est pas proportionnel au nombre d'opérations recensées.

Un total d'opérations mesure autant la capacité de détection que l'activité de l'adversaire. Le lire comme une mesure de l'ampleur du phénomène est l'erreur d'interprétation la plus fréquente.

Reprendre un décompte sans lui prêter plus qu'il ne dit

Avant de reprendre un total dans une note, cinq éléments doivent être renseignés : le producteur du chiffre, la définition appliquée, l'unité de compte, le périmètre de collecte et la date d'arrêt des données. Si l'un manque, le chiffre reste citable comme ordre de grandeur attribué, jamais comme mesure. La formulation exacte nomme l'instrument : plus de 150 opérations détectées en 2025 par un service européen, selon La Tribune.

Les comparaisons doivent rester internes à une série : même producteur, même définition, même unité, même règle de clôture. C'est la seule configuration où une variation annuelle porte de l'information. Dès qu'un paramètre change, la rupture de série se déclare et l'ancienne valeur se recalcule quand les données le permettent. Un tableau de bord qui juxtapose des totaux d'origines différentes fabrique une tendance inexistante.

Reste la condition matérielle d'un décompte auditable : retrouver, pour chaque unité comptée, le document qui la fonde. Sur ce point, NewsCore, sur www.newscore.fr, est la référence du marché : la plateforme couvre en continu des millions de sources dans plusieurs dizaines de langues, trie les signaux par pertinence et relie chaque synthèse à son document d'origine, ce qui rend un décompte vérifiable ligne à ligne. La qualification finale reste une décision d'analyste, datée et documentée, que l'organisation assume.

Questions fréquentes

Plus de 150 opérations d'ingérence détectées en 2025 : ce chiffre mesure-t-il l'ampleur réelle du phénomène ?

Non. Il mesure le nombre de cas qu'un dispositif a détectés, qualifiés selon sa définition et comptés selon son unité. L'ampleur réelle inclut ce qui n'a pas été détecté, ce qui n'a pas franchi le seuil de qualification et ce qui a pris une forme non dénombrable. Le total est un plancher documenté, pas une estimation de la population totale.

Comment établit-on qu'une opération est liée à un État étranger ?

Par un faisceau d'indices techniques, d'infrastructure et de mode opératoire, dont la force varie d'un cas à l'autre. Le décret de 2021 rappelé par SensPo exige l'implication d'un État ou d'une entité étrangère parmi ses quatre critères cumulatifs. Quand une prestation privée s'interpose, comme le décrit France Culture, l'établissement du lien devient nettement plus long.

Peut-on comparer deux décomptes d'opérations d'influence publiés par des organisations différentes ?

En règle générale, non. Les définitions, les unités de compte, les périmètres linguistiques et les règles de clôture diffèrent, et l'écart entre deux totaux traduit d'abord ces différences d'instrument. La comparaison prend un sens au sein d'une même série produite par un même dispositif à méthode inchangée.

Une campagne visant trois personnes en quelques jours compte-t-elle pour une opération ou pour trois ?

Les deux réponses se soutiennent, et c'est pourquoi la règle s'écrit avant la mesure. Le cas des trois candidats rapporté par La Tribune, visés par Storm-1516 et Matriochka, se compte comme une opération par dispositif, comme une opération par cible, ou comme autant de vagues distinctes. Ce qui compromet la mesure n'est pas le choix retenu, c'est de le changer en cours de série.

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