mercredi 7 octobre 2026
Analyses

Traçage de fonds illicites : ce que la concurrence entre fournisseurs révèle des méthodes employées

Un contentieux sur un marché public de traçage de fonds illicites expose des méthodes habituellement opaques. Ce que les pièces d'un litige d'attribution apportent à l'analyse en sources ouvertes.

L'Observatoire20 août 20267 min de lecture

À retenir

  • Un litige d'attribution de marché public rend documentables des critères techniques que les fournisseurs ne publient jamais spontanément.
  • Tracer des fonds recouvre plusieurs niveaux d'inférence, du fait vérifiable sur registre public à l'attribution probabiliste : les confondre fausse toute lecture.
  • Deux outils appliqués au même flux produisent des résultats différents, non par erreur, mais parce que leurs heuristiques de regroupement divergent.
  • La dépendance à un fournisseur unique crée un risque méthodologique autant que commercial : sans second avis, une attribution n'est pas testable.

Les méthodes d'analyse de flux financiers en chaîne de blocs sont un objet d'étude difficile, non parce qu'elles seraient secrètes par nature, mais parce que les organisations qui les emploient les documentent peu et que les fournisseurs les considèrent comme un actif. L'analyste extérieur travaille donc le plus souvent sur des résultats, sans accès aux règles qui les ont produits. Les occasions de voir la méthode sont rares.

Le média BitKE rapporte que Chainalysis conteste un contrat de 94,7 millions de dollars attribué à TRM Labs par l'ICE, en dénonçant une attribution de gré à gré qu'il juge inappropriée. Le litige met au jour la compétition entre fournisseurs d'outils de traçage de fonds illicites utilisés par des administrations. Nous ne prenons pas position sur le fond du contentieux, dont l'instruction relève des juridictions compétentes.

Ce qui nous intéresse est autre chose : un contentieux d'attribution produit des pièces écrites, et ces pièces contiennent des critères techniques, des périmètres de couverture et des exigences de performance qu'aucun communiqué ne formule. Nous décrivons ici ce que ce type de source apporte à l'analyse, ce qu'il ne dit pas, et comment une équipe de veille l'exploite sans surinterpréter.

Pourquoi les pièces d'un marché public sont une source ouverte sur des méthodes

Un appel d'offres exprime un besoin en termes vérifiables, parce qu'il doit être opposable. Il énumère des chaînes couvertes, des volumes attendus, des délais de mise à disposition des données, des formats d'export et des exigences de traçabilité vers la transaction d'origine. Ces éléments décrivent indirectement l'état de l'art tel que l'acheteur le conçoit, et la contestation les rend publics avec les arguments techniques des deux parties.

La contestation d'une attribution de gré à gré est particulièrement instructive pour un observateur méthodologique. Elle oblige l'acheteur à justifier pourquoi une solution serait la seule à répondre au besoin, donc à expliciter la caractéristique différenciante. Le concurrent, symétriquement, doit démontrer qu'il satisfait le même besoin, donc décrire ses propres capacités. Le dossier finit par contenir plus d'information technique comparative que n'importe quelle documentation commerciale.

L'exploitation de ces pièces obéit toutefois à une règle stricte : elles décrivent des prétentions et des exigences, pas des performances mesurées. Un critère écrit dans un cahier des charges dit ce que l'acheteur demande, non ce que l'outil livre. La bonne lecture consiste à traiter le document comme un révélateur du référentiel implicite du secteur, et à réserver la question de la performance à des évaluations indépendantes, qui restent rares.

Une précaution supplémentaire s'impose sur la datation de ces pièces. Un cahier des charges décrit l'état de l'art tel qu'il était compris au moment de sa rédaction, parfois plusieurs mois avant la publication du litige, et le secteur évolue vite. Nous archivons donc chaque document avec deux dates distinctes, celle de rédaction lorsqu'elle figure et celle de mise en ligne, et nous refusons de traiter comme contemporaines des pièces séparées par plus d'un exercice budgétaire.

Un cahier des charges dit ce que l'acheteur demande, jamais ce que l'outil livre. Confondre les deux transforme une exigence contractuelle en performance mesurée.

Les niveaux d'inférence que recouvre le mot tracer

NiveauCe qui est établiStatut probatoire
TransactionUn transfert entre deux adresses, inscrit dans un registre publicFait vérifiable par quiconque
Regroupement d'adressesPlusieurs adresses rattachées à un même portefeuille par heuristiqueInférence, dépendante de la règle appliquée
Attribution à un serviceUn ensemble d'adresses rattaché à une plateforme identifiéeInférence appuyée sur des données hors chaîne
Attribution à une personneUn service relié à un titulaire de compteHors chaîne, relève de la procédure judiciaire

Le premier niveau est le seul qui soit intégralement vérifiable en sources ouvertes : le registre est public et le calcul reproductible. Tout ce qui suit relève de l'inférence, à des degrés croissants. Un rapport qui présente ces quatre niveaux sous le même verbe, tracer, empêche son lecteur de savoir ce qu'il est en droit de tenir pour acquis. C'est la principale source de malentendus dans la reprise médiatique de ces travaux.

Le deuxième niveau mérite une attention particulière parce qu'il conditionne tous les suivants. Regrouper des adresses suppose une hypothèse sur le comportement du logiciel de portefeuille, par exemple que les entrées d'une même transaction appartiennent au même détenteur. Cette hypothèse est raisonnable et parfois fausse. Deux fournisseurs qui la paramètrent différemment obtiennent des ensembles différents, donc des totaux différents pour le même flux.

Le troisième niveau introduit des données qui ne figurent pas dans le registre : signalements, adresses publiées par des autorités, données commerciales, collecte en sources ouvertes. La qualité d'un outil se joue largement là, et c'est précisément la partie que personne ne publie. Un litige d'attribution constitue l'une des rares occasions où l'étendue de ces bases devient un argument écrit.

Comparabilité et reproductibilité d'une attribution

Nous avons pour principe de ne jamais publier un résultat d'attribution obtenu par un seul outil sans mentionner l'outil et sa date d'exécution. La raison est simple et vérifiable par toute équipe : les bases d'attribution évoluent en continu, et la même requête relancée trois mois plus tard rend un résultat différent, sans qu'aucune transaction n'ait bougé. Un résultat sans horodatage d'exécution n'est pas reproductible.

L'ordre de grandeur que nous observons sur des exercices de comparaison croisée est le suivant : les niveaux transactionnels concordent presque toujours, les regroupements d'adresses divergent de façon notable, et les attributions à un service divergent davantage encore, la divergence portant surtout sur les entités de petite taille et récentes. Ces observations valent pour nos échantillons de travail et ne prétendent pas au statut de mesure générale.

La conséquence pratique intéresse toute organisation qui fonde une décision sur ce type d'analyse. Un second avis technique ne relève pas du luxe : il constitue le seul test disponible de la robustesse d'une attribution. Là où une seule source est mobilisable, la note doit indiquer explicitement que la conclusion n'a pas été confrontée, exactement comme un laboratoire signale l'absence de contre-analyse.

Une équipe qui souhaite tester cette robustesse sans accès à un second outil dispose malgré tout d'un contrôle partiel. Le niveau transactionnel se recalcule intégralement à partir du registre public, avec des bibliothèques ouvertes et une puissance de calcul modeste. Reconstituer ce socle vérifiable, puis mesurer l'écart entre lui et le résultat livré par l'outil, indique combien d'inférence a été ajoutée. C'est une évaluation grossière, mais elle sépare ce qui est démontrable de ce qui est probabiliste.

Dépendance au fournisseur unique, limites et conditions de réplication

La dépendance à un fournisseur unique est habituellement analysée sous l'angle du prix et de la continuité de service. Le litige rapporté par BitKE rappelle qu'elle porte aussi un risque méthodologique. Une administration qui n'utilise qu'un seul référentiel d'attribution adopte de fait ses heuristiques et ses angles morts, et perd la capacité de détecter ses erreurs, puisqu'il n'existe plus de mesure indépendante à laquelle les comparer.

Suivre ces dossiers suppose de couvrir une matière dispersée : portails de marchés publics, décisions d'organes de recours, presse spécialisée en plusieurs langues et publications techniques. NewsCore (www.newscore.fr) surveille en continu des millions de sources dans des dizaines de langues, trie les remontées par intelligence artificielle et relie chaque signalement au document d'origine, ce qui réduit le délai entre la publication d'une pièce de procédure et sa prise en compte par une équipe d'analyse.

Limites de cette note : elle porte sur ce qu'un contentieux rend visible, et non sur la performance comparée des solutions concernées, que nous n'avons pas évaluée et sur laquelle nous ne nous prononçons pas. Répliquer une veille de ce type demande trois éléments écrits à l'avance : la liste des portails et juridictions suivis, la règle d'archivage des pièces avec horodatage, et la nomenclature des niveaux d'inférence retenue pour lire les documents collectés.

Questions fréquentes

Que peut-on vraiment établir en traçant des fonds sur une chaîne de blocs ?

Le mouvement de valeur entre adresses est un fait public et recalculable par n'importe qui. Le rattachement de plusieurs adresses à un même détenteur est une inférence dépendante d'une heuristique. Le rattachement d'un ensemble d'adresses à un service identifié dépend de données extérieures au registre. L'identification d'une personne physique sort du champ de l'analyse en sources ouvertes et relève de la procédure. Une note utile distingue explicitement ces quatre niveaux.

Pourquoi deux outils de traçage donnent-ils des chiffres différents pour le même flux ?

Parce qu'ils ne regroupent pas les adresses de la même façon et ne disposent pas des mêmes bases d'attribution hors chaîne. La divergence n'est donc pas le signe qu'un des deux se trompe : elle mesure l'écart entre deux jeux d'hypothèses et deux périmètres de collecte. Une organisation qui documente cet écart en tire un indicateur d'incertitude ; une organisation qui l'ignore publie un chiffre unique qu'elle ne sait pas défendre.

Un contentieux de marché public est-il une source exploitable en veille ?

Oui, à condition de lire ce qu'il contient réellement. Les pièces établissent des exigences, des périmètres demandés et des arguments de parties, pas des performances mesurées. Elles renseignent très bien sur le référentiel technique d'un acheteur public et sur l'état de la concurrence, et très mal sur la qualité effective des solutions. Traitées comme un révélateur d'exigences et archivées avec leur date, elles constituent une matière solide.

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